Requins de Méditerranée en crise : Nouveau rapport du WWF sur une situation qui demande des actions urgentes à grande échelle

Plus de la moitié des espèces de requins et de raies de Méditerranée sont considérées comme en danger d’extinction, pourtant la majorité d’entre elles ne sont pas protégées

Le 14 juillet 2019, à l’occasion de la journée mondiale des requins (Shark Awareness Day), le World Wildlife Fund (WWF ou Fond Mondial pour la Nature), au travers de sa délégation méditerranéenne (Mediterranean Marine Initiative) a publié un nouveau rapport en anglais sur les requins de Méditerranée appelé “Sharks in crisis : a call to action for the Mediterranean” soit les requins en crise : un appel à l’action en Méditerranée. L’association Ailerons ayant été auditée concernant la façade maritime française, nous revenons pour vous sur ce rapport et apportons quelques compléments d’informations concernant notre côte.

SECTION 1 : Requins et raies : des espèces en danger en Méditerranée!

Les requins font partie de la classe taxonomique des chondrichtyens que l’on nomme également poissons cartilagineux. Il existe deux grands groupes de chondrichtyens, celui des élasmobranches comprenant les requins, les raies et celui des holocéphales comprenant uniquement les chimères. Ils jouent un rôle vital dans les écosystèmes marins et constituent un indicateur de l’état général de l’environnement. Considérés comme des apex prédateurs (ou superprédateurs), ils assurent la stabilité de la chaîne alimentaire et le bon fonctionnement global de l’écosystème marin méditerranéen. Quant aux raies et petits requins, ils entrent en jeu dans la complexité de l’écosystème benthique du fond marin. Les espèces pélagiques de faibles niveaux trophiques comme les diables de mer  ou le requin pèlerin permettent (à l’instar des mammifères marins) le transfert de nutriments et d’énergie depuis le fond des océans jusqu’à la surface.
Les requins et les raies se caractérisent pour la plupart par une croissance lente, une maturité sexuelle tardive, une longue durée de gestation et une faible fécondité. Ces composantes ont certainement été des facteurs favorables à leur incroyable adaptation à leur milieu mais désormais, à l’ère de l’Anthropocène  et de la sixième extinction massive, ces mêmes composantes expliquent aussi leur extrême vulnérabilité et le déclin des populations de Méditerranée.

Avec 664 espèces et un fort taux d’endémisme, la mer Méditerranée est considérée comme un hotspot de la biodiversité. Plus de 80 espèces faisant partie de la classe des chondrichtyens y ont été décrites et 73 d’entres sont considérées comme résidentes. Or 80% des stocks de poissons de Méditerranée sont considérés comme étant surexploités et cela touche tout particulièrement les poissons cartilagineux. Près de 10 ans après un premier rapport alarmant (c’était en 2007), l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) délivrait le Lundi 5 décembre 2016 un rapport précisant la nouvelle évaluation régionale du statut de conservation (liste rouge) des poissons cartilagineux (requins, raies, chimère) en mer Méditerranée (lien du rapport UICN, 2016). Ce rapport statuait qu’après dix ans, la situation des requins et raies de Méditerranée avait empiré malgré la sonette d’alarme tirée par le comité d’experts internationaux. Depuis, il n’y a pas eu de nouvelles évaluations du statut de conservation des chondrichtyens en Méditerranée. Et pour ce qui est des côtes françaises, le dernier rapport d’évaluation de l’état des populations de requins et de raies date de 2013.

Ainsi, il est aujourd’hui considéré par les experts de l’UICN que 53% des espèces de requins et de raies de Méditerranée sont menacées d’extinction (statuts En danger critique, En danger et Vulnérable). Avec 6 nouvelles espèces classées En Danger Critique d’Extinction et 2 espèces classées En Danger, il y a eu une augmentation du taux d’espèces menacées de 15% en 10 ans. Si l’on s’intéresse aux 1 004 espèces de poissons cartilagineux évaluées dans le monde par l’UICN global, c’est tout simplement un taux d’espèces en danger 3 fois supérieur. Alors qu’au niveau mondial, 2% de la population des requins et des raies sont classés “En danger critique d’extinction”, ce taux est de 27% en Méditerranée avec 20 espèces concernées (soit 25% supérieur!).

La situation est donc particulièrement préoccupante en Méditerranée, mer où les requins et raies sont les plus menacées au monde.

Les espèces de requins les plus menacées de Méditerranée sont le requin bleu (Prionace glauca), le requin-marteau commun (Sphyrna zygaena), le requin mako (Isurus oxyrinchus), le requin taupe commun (Lamna nasus), le requin taureau (Carcharias taurus), le requin féroce (Odontapsis ferox), le squale chagrin commun (Centrophorus granulosus), la centrine commune (Oxynotus centrina) et les anges de mer (Squatina aculeata, S. oculata, S. squatina).

Les espèces de raies les plus menacées de Méditerranée sont la raie-papillon épineuse (Gymnura altvela), la raie aigle vachette (Pteromylaeus bovinus), le poisson scie tident (Pristis pectinata), le poisson-scie commun (Pristis pristis), le pocheteau gris (Dipturus batis), la raie circulaire (Leucoraja circularis), la raie chardon (Leucoraja fullonica) et la raie maltaise (Leurcoraja melitensis).

 

Espèces de requin et raie en danger critique d'extinction uicn

La liste complète des espèces de poissons cartilagineux de Méditerranée et leur statut de conservation associé est consultable ici.

Cela signifie que ces espèces courent un risque d’extinction extrêmement élevé dans la nature, la catégorie suivante étant pour une espèce “Eteinte à l’état naturel”. Il est aussi à noter qu’en Méditerranée, pour 20% de la population des chondrichtyens (soit 13 espèces concernées), les données ne sont pas suffisantes pour déterminer leur statut sur la liste de l’UICN.

SECTION 2 : La surpêche et les prises accessoires de requins et raies constituent les principales menaces sur ces espèces

Historiquement, près de 15 espèces de requins et de raies étaient spécifiquement ciblées par la pêche en Méditerranée. Certaines espèces comme les anges de mer ont quasiment disparu alors qu’elles avaient donné leur nom à certains lieu-dits comme la Baie des Anges à Nice.

Aujourd’hui encore, la surpêche reste la plus grande menace à laquelle sont confrontés les requins et raies de Méditerranée. En effet, ils sont souvent capturés accidentellement par les pêcheurs, alors que ces derniers ciblent d’autres espèces. Ils représentent alors des « prises accessoires », qui peuvent être rejetées en mer (rarement obligatoire d’un point de vue réglementaire) ou bien vendus sur le marché (parfois illégalement).

Il faut notamment comprendre que certaines espèces menacées d’extinction, selon la zone où elles sont pêchées, le pays de l’armateur du bateau, voir même l’engin de pêche, peuvent ou non être autorisées à la vente. Et ce même en France!

Les prises accessoires de requins et raies en Méditerranée sont la conséquence de l’activité d’un grand nombre de pêcheries différentes, qui utilisent une variété d’engins de pêche (de la palangre de surface au chalut pélagique). Malheureusement, étant donné que les « captures accessoires » sont rarement incluses dans les statistiques nationales ou internationales, l’ampleur de ces captures est difficile à quantifier avec précision que ce soit à l’échelle locale ou du bassin méditerranéen.

Il apparait également que certains pêcheurs petits métiers ciblent de plus en plus de requins et raies, à mesure que les captures d’autres espèces diminuent en Méditerranée.

Plus étonnant, le rapport nous apprend que sur les étals, de nombreuses fraudes sont observées et le consommateur est trompé. Ainsi certains produits de la mer sont vendus sous de fausses appelations et –comme l’espadon, par exemple- sont en réalité des requins ou des raies.

Pour mieux comprendre l’effet de la pêche sur les requins et raies de Méditerranée, le rapport WWF se propose de faire un tour d’horizon de l’impact des principaux engins de pêches existants.

Les chaluts

Technique de pêche la plus utilisée en Méditerranée, le chalutage (de fond ou de surface) est responsable de la majorité des captures de requins et raies. Plus de 60 espèces de requins et raies qui peuvent être retrouvées dans les filets de chaluts en fonction des pays. Selon une étude menée en Grèce (mer d’Égée centrale), 60% des captures de requins et raies (conprenant 13 espèces de requins, 16 espèces de raies et 1 espèce de chimère) sont par exemple associées aux chaluts de fond. Une grande proportion de ces prises accessoires (93% en nombre-64% en poids) est par ailleurs rejetée en mer. Le rapport comprend d’autres exemples associés notamment aux espèces pélagiques. Ainsi, en mer Adriatique (Italie, Croatie…) , de nombreuses espèces sont impactées comme le requin bleu (Prionace glauca), le grand requin blanc (Carcharodon carcharias), le requin mako (Isurus oxyrinchus) mais aussi certaines raies tel que le diable de mer (Mobula mobular).

Les palangres

Les pêcheurs méditerranéens utilisent les palangres de surface pour capturer thons et espadons, espèces à forte valeur ajoutée consommées localement mais aussi exportées. Le rapport nous apprend que pas moins de 15 espèces de raies et requins peuvent être capturées en tant que prises accessoires. Ils peuvent ainsi représenter 10 à 15% de la biomasse totale capturée. Le requin bleu (Prionace glauca), classé En Danger Critique d’Extinction, peut représenter jusqu’à 70% des “prises accessoires” réalisées au palangre de surface.

Les filets maillants dérivants

Les filets maillants dérivants, bien qu’interdits en Méditerranée par l’Union Européenne et l’ICCAT, sont toujours utilisés illégalement par de nombreux pays, dont la France, l’Italie, la Turquie, l’Algérie, l’Albanie et le Maroc.

Ces derniers sont responsables d’une grande quantité de prises accessoires sans qu’il ne soit possible d’en déterminer le nombre exact. En une année, il a été estimé que les filets maillants dérivants marocains ont capturés entre 20.000 et 25.000 requins pélagiques dans la mer d’Alboran, et entre 62.000 et 92.000 requins pélagiques autour du détroit de Gibraltar. En Turquie (mer d’Egée).
Les filets maillants dérivants sont la principale menace pour le diable de mer méditerranéen (Mobula mobular).

Les engins passifs (filets maillants ou trémails)

Très utilisés par les pêcheurs petits métiers (qui représentent 83% de la flotte de pêche méditerranéenne), les engins passifs (dormants) sont moins destructeurs que les filets utilisés lors du chalutage. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont un impact sur les requins et raies de Méditerranée. Par exemple, dans les îles Baléares, 10 espèces de requins et 2 espèces de raies représentent 28% de la biomasse totale capturée dont la moitié représentée par la raie pastenague commune (Dasyatis pastinaca), espèce considérée comme Vulnérable en Méditerranée.

La senne tournante

Des plus grosses espèces pélagiques comme le thon rouge aux plus petites comme l’anchois, la senne tournante est utilisée pour capturer un grand nombre d’espèces en Méditerranée. Selon l’Ifremer, ces engins de pêche peuvent dépasser une longueur d’un kilomètre pour une hauteur de 100 à 200 mètres. Si les données sur les prises accessoires de raies et requins sont rares, leur impact est connu. Par exemple, en Méditerranée centrale, la senne coulissante est responsable de plus de 70% des captures déclarées du requin blanc (Carcharodon carcharias), du requin mako (Isurus oxyrinchus) ou encore du requin pèlerin (Cetorhinus maximus). La senne tournante est également utilisée dans certains pays (ex : bande de Gaza) pour pêcher des bancs entiers de plusieurs centaines de diables de mer méditerranéens (Mobula mobular).

Et l’impact de la pêche récréative ?

Si elle n’est peu ou pas étudiée dans la majorité des pays du bassin méditerranéen, le WWF souligne que l’impact de la pêche récréative ne doit pas être sous-estimé. En effet, cette dernière touche environ 20% des espèces de requins et raies.

Une étude menée sur les côtes espagnoles, italiennes, turques et françaises a montré que les pêcheurs récréatifs capturent au moins 4 espèces sur la liste rouge méditerranéenne : le requin renard (Alopias vulpinus), l’émissole lisse (Mustelus mustelus), le requin bleu (Prionace glauca) et l’ange de mer épineux (Squatina aculeata). L’ONG souligne que la pratique du catch & release (soit le fait de relâcher une prise) est malheureusement beaucoup trop rare. Pourtant, une étude citée montre une survie de 100% chez les requins bleus lorsque ces derniers sont capturés au niveau de la mâchoire et donc un réel intérêt de relâcher les prises accessoires.

Et le traffic d’ailerons de requins?

Le traffic d’ailerons de requins est à l’origine d’un commerce international lucratif mais surtout immoral en tous points. Il est estimé qu’entre 73 et 100 millions de requins sont tués chaque année en majorité pour alimenter le marché asiatique de la soupe  d’ailerons. En résulte une pratique cruelle qui vise à pêcher les requins, couper leurs ailerons et rejeter à l’eau le corps des animaux (à valeur ajoutée plus faible) qui agonisent alors pendant plusieurs heures à plusieurs jours. Cette pratique a été interdite en 2003 dans l’Union européenne mais des dérogations diverses existaient toujours. Sous l’impulsion notamment de la Shark Alliance, les lobbys associatifs se sont mobilisés jusqu’à l’obtention le 12 juin 2013 d’un nouveau réglement européen. Les autorités méditerranéennes ont récemment pris des mesures adaptées et en 2018, le General Fisheries Council for the Mediterranean (GFCM) a enfin mis en place un règlement stipulant que tous les requins doivent être débarqués avec leurs ailerons naturellement attachés à leur corps pour l’ensemble du bassin méditerranéen. Ceci dit le traffic d’ailerons reste une menace majeure sur les populations de requins de Méditerranée dans la mesure où il est tout à fait légal de pêcher des requins, de les débarquer puis d’en découper les ailerons une fois à terre.

SECTION 3 : Autres menaces pesant sur les requins et les raies

La dégradation des habitats fonctionnels par les activités humaines

Les habitats fonctionnels assurent la nurserie des juvéniles, l’alimentation, la croissance, la reproduction et tous autres besoins des espèces au cours de leur cycle de vie. Depuis des décennies, la Méditerranée subit une pression intense liée à l’urbanisation, au tourisme de masse, à la pollution et à la surpêche (cf Section 2). Ces facteurs ont un impact direct sur les habitats des espèces marines et peuvent avoir une incidence sur l’abondance et la répartition de ces dites espèces.

Outre la pression directe exercée sur les populations par la pêche ou encore la navigation, le chalutage de fond détruit mécaniquement les habitats des fonds marins dans lesquels les populations de requins vivent et se nourrissent. L’exploitation minière en haute mer et les forages pétroliers ont également de graves répercussions (localisées) sur les fonds marins et engendrent des dégradations, des destructions des habitats. Le problème est aggravé par le risque d’éventuelles marées noires et autres incidents industriels. Or du fait de leur développement lent, les requins et les raies sont particulièrement mal adaptés pour résister aux changements rapides de l’habitat résultant de l’activité humaine.

La pollution

Les requins et les raies de hauts niveaux trophiques mais également de niveaux intermédiaires ont une longévité de vie importante. De fait, ils ont tendance à accumuler des niveaux élevés de polluants dans leur corps. Ce phénomène est d’autant plus important que la Méditerranée est une mer fermée et que les polluants s’y accumulent. Ainsi, des concentrations élevées de mercure ont été observées chez les grands requins de la Méditerranée comme le requin peau bleue (Prionace glauca) mais aussi chez les espèces plus petites comme l’aiguillat commun (Squalus acanthias) ou la roussette (Scyliorhinus canicula). Des études ont révélé la présence de résidus de pesticides chez des espèces comme le requin chagrin (Centrophorus granulosus), l’aiguillat coq (Squalus blainvillei), le requin bleu (Prionace glauca) et le squale liche (Dalatias licha). Les polluants accumulés ont un impact négatif sur la santé et la reproduction des requins et des raies. Mais l’accumulation de polluants dans la viande de requin peut présenter un risque potentiel pour la santé humaine en cas de consommation régulière.

La question du plastique dans les océans est devenue centrale au cours de la dernière décennies. D’après un autre rapport récent du WWF, la Méditerranée est l’une des mers les plus polluées par le plastique au monde. La pollution plastique, en particulier aux microplastiques, a un impact sur les espèces marines ainsi que sur la santé humaine, et les requins ne sont pas épargnés. Une étude récente sur les requins bleus (Prionace glauca) a révélé que plus du quart des individus testés avaient ingéré du plastique. De plus, comme les autres animaux marins, les requins et les raies peuvent être victimes d’enchevêtrement avec des déchets de plastiques.

Les filets et autres engins “fantômes”

Les engins de pêche perdus, abandonnés au fond de l’eau appelés « Engins fantômes », sont également une préoccupation majeure. Différentes espèces, comme les requins et les raies, peuvent être prises au piège et en mourir, notamment attirés par les cadavres en décomposition déjà présents dans les mailles.  L’impact sur les requins et les raies est difficile à mesurer du fait d’un manque de données.

SECTION 4: Quelles solutions? Limiter les prises accessoires et augmenter leur taux de survie en impliquant les pêcheurs

L’importance de lutter contre l’érosion de la biodiversité mondiale et contre la disparition des espèces quelque qu’elles soient n’est plus à débattre. Dans le cas des requins et raies, la solution la plus efficace pour les préserver est de radicalement réduire le grand nombre d’entre eux qui sont tués après avoir été pêchés en tant que prises accessoires. Néanmoins, ce n’est pas un sujet qui possède une solution simple et unique : une diversité de facteurs influence la mortalité des prises accessoires, tels que la sensbilisation des pêcheurs (professionnels et récréatifs) à relâcher leurs captures, la saisonnalité, stratégies et engins de pêche, les espèces ciblées ou encore les manipulations des poissons avant la remise à l’eau.

Étant donné qu’une partie des requins et raies capturés en tant que prises accessoires est ensuite vendue, il est aussi important de considérer le statut social et économique des pêcheurs : leur coopération est essentielle en vue de la mise en place d’une stratégie d’atténuation des prises accessoires et les confrontations frontales entre ONGs et pêcheurs ne sont pas privilégiées par le WWF.Ces derniers proposent notamment des coopérations permettant à des observateurs capables d’identifier les espèces d’embarquer à bord.

Quels stratégies pour une pêche durable ?

Identifier et gérer les zones fonctionnelles et habitats essentiels :

Certaines zones de la Méditerranée sont particulièrement importantes pour les requins (routes de migration par exemple). Ainsi, une solution évidente pour réduire les prises accessoires serait d’éviter ces zones fonctionnelles. Néanmoins, de telles mesures de gestions sont difficiles à mettre en place car on observe un manque d’études sur les requins de Méditerranée et donc, inévitablement, un manque de données robustes. Il y a donc un besoin urgent d’identification des habitats essentiels pour les requins et raies de Méditerranée, tel que les nurseries ou les lieux de reproduction. A ce jour, les lieux importants connus sont le golfe de Gabès, le détroit de Sicile, l’Adriatique, certaines parties de la mer d’Égée et le golfe de Cadiz. En ce qui concerne la France, le Golfe du Lion est également connu pour être une zone fonctionnelle regroupant différents habitats essentiels notamment pour le requin peau bleue.

Des facteurs spatio-temporels à considérer :

Quel que soit l’engin de pêche utilisé, saisonnalité, temps et heures d’immersion ou encore profondeur de pêche sont tout autant de facteurs à considérer en vue de réduire les prises accessoires.

Par exemple, limiter le temps d’immersion d’un engin est crucial en cas de captures accidentelles afin d’augmenter les taux de survie lors de la libération de l’animal.

Des engins de pêche à optimiser :

Les palangres :

Jusqu’à présent, les efforts qui ont été fait pour réduire les prises accessoires de requins par les palangres ont produit des résultats mitigés, qui reflètent bien la complexité des facteurs qui entrent en jeu.

La forme des hameçons est une question controversée. Les hameçons ronds (circle hook) ont la réputation de réduire les prises accessoires, mais une analyse globale de plusieurs résultats a montré qu’il n’y avait pas de différence significative en ce qui concerne le taux de capture des requins. Néanmoins, il apparait que les hameçons ronds réduisent la mortalité observée et doivent être privilégiés. La question de l’utilisation de bas de ligne en acier ou en nylon est également controversée bien qu’il semblerait que le taux de capture avec du nylon soit plus faible (casse en cas de capture).

Finalement, le point clé pour réduire les prises accessoires lors de l’utilisation de palangres serait d’ajuster les techniques de pêche selon l’endroit où l’on pêche. Des évaluations spécifiques à chaque pêcherie et zone biogéographique permettraient de déterminer et donc de gérer les risques de prises accessoires.

Les chaluts :

Au regard de la grande mortalité due aux rejets des chaluts, la meilleure solution serait de prévenir l’entrée de requins dans les filets. Néanmoins, les technologies de réduction des prises accessoires n’en sont qu’à un stade expérimental.

L’utilisation de chaluts qui grattent les fonds à l’aide d’une chaîne spécifique augmente les prises de requins et raies, alors que la durée du trait de chalut et le temps passé sur le pont du bateau influencent la mortalité des espèces capturées.

Les engins passifs (filets maillants ou trémails) :

Récemment, un projet de trémail qui serait capable de détecter les prises accessoires et d’avertir le propriétaire du filet a vu le jour. Néanmoins, les résultats n’ont pas encore été publiés.

Il existe beaucoup d’autres mesures d’atténuation des prises accessoires (changement de couleur du filet, de la dimension des mailles…), mais elles n’ont jamais été testées à grande échelle.

La senne tournante :

Il existe un guide de conduite international contenant des recommandations pour l’atténuation des prises accessoires de requins à la senne tournante. Néanmoins, la situation particulière des pêcheries méditerranéennes mériterait que le guide soit adapté spécifiquement à chaque région.

La pêcherie récréative :

Selon le WWF, les pêcheurs récréatifs ont également un rôle important à jouer pour la conservation des requins et raies de Méditerranée. En ce qui concerne la technique de pêche en elle-même, l’utilisation d’hameçons qui permettent d’augmenter la chance de survie des espèces capturées puis relâchées doit être privilégiée (hameçons circulaires, outils pour enlever les hameçons, matériaux etc.). Les pêcheurs récréatifs sont également inviter à agir en tant que citoyen en s’impliquant dans des programmes de sciences participatives (ex : Projet Grand Large) dans la collecte de données lorsqu’ils capturent accidentellement des requins ou des raies.

Remise à l’eau et taux de survie associé

Le sujet des chances de la survie post-capture des raie set requins de Méditerranée est, comme tous les sujets qui les concernent, peu étudié. Néanmoins, il existe différentes études sur le sujet dans le monde. Il est notamment démontré que la localisation de l’hameçon (mâchoire, oesophage, estomac) a une grande influence sur les chances de survie après remise à l’eau. Par exemple, une étude sur le requin peau bleue (Prionace glauca) a montré que sur 30 168 individus pêchés à l’hameçon le taux de mortalité globale était de 14%.

Lorsque l’hameçon n’avait pas été avalé et était piqué dans la mâchoire, 100% des requins pêchés étaient en bonne vitalité et ont pu être relâchés dans de bonnes conditions. Les auteurs suggèrent  par ailleurs que l’utilisation d’hameçons circulaires auraient pu limiter le taux de mortalité en réduisant le nombre d’hameçons effectivement avalés.

La technique de pêche associée au mode de respiration des espèces influence directement les chances de survie post-rejet. Les espèces contraintes de nager pour pouvoir respirer (respiration active) ont moins de chance de survie que les espèces qui peuvent respirer en phase stationnaire. La pêche à l’hameçon permet de relâcher le plus d’individus en vie. Indépendamment de l’espèce, le temps passés au bout de l’hameçon ou dans le filet est à limiter au maximum.

La prise en charge des prises accessoires par les marins

Une fois qu’une espèce est remontée à bord des navires, les modalités de la prise en charge par les pêcheurs sont un facteur très important pour les chances de survie des individus capturés. Un des facteurs clé est par exemple le temps que vont mettre les marins à remettre le poisson à l’eau.

Il est essentiel que les pêcheurs soient au courant de la législation les obligeant à libérer certaines espèces, mais aussi qu’ils soient au courant des directives concernant la manipulation des requins. Différents guides ont été élaborées au niveau international, mais également pour la Méditerranée spécifiquement, pour améliorer les chances de survie des prises accessoires. A noter que l’association Ailerons, au-delà d’un guide, a également réalisé une vidéo explicative pour les pêcheurs récréatifs de Méditerranée française.

SECTION 5: Le marché du requin en Méditerranée

Tendances des pêcheries méditerranéennes

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO ou Food and Agriculture Organization of the United Nations), dans son dernier rapport concernant les poissons cartilagineux (FAO, 2016), le marché mondial des requins et des raies s’avère en pleine expansion. Le trafic d’ailerons de requins, pêchés dans le monde entier, se concentre quasi exclusivement vers les pays asiatiques (Chine, Hong-Kong, Taiwan, Singapour). Quoi qu’on en dise, les requins et les raies sont aussi pêchés pour leur chair, d’autant plus qu’il est interdit depuis juin 2013 pour tout navire battant un pavillon européen (2018 pour les bateaux de la zone CGPM du bassin méditerranéen) de débarquer des ailerons découpés du corps des animaux. C’est également le cas pour toutes les pêcheries méditerranéennes et de mer Noire. Entre 2001 et 2011, une augmentation de 42% du volume de requins et de raies débarqués dans le monde a été observée.

En ce qui concerne le bassin méditerranéen, entre 2000 et 2015, les tonnages débarqués et déclarés (par définition sous-évalués) ont varié entre 8,428 tonnes (2003) et 19,719 tonnes en 2009.

En 2015, dernière année analysée par la FAO, la Lybie et la Tunisie étaient largement en tête avec plus de 4 000 tonnes de requins débarqués. L’Italie prend la triste troisième place du podium suivie de près par l’Egypte (1,141 tonnes) et l’Espagne (918 tonnes). La France porte bien son numéro 10 avec 150 tonnes débarquées durant cette même année.

Le rapport du WWF rappelle le manque de traçabilité en ce qui concerne les requins et raies de Méditerranée. Tout d’abord, une importante variabilité est observée entre les réglementations des différents pays. Ainsi, certains pays comme l’Egypte ne possèdent qu’une catégorie pour déclarer les espèces de poissons cartilagineux pêchés. D’autres comme l’Espagne ou la France possèdent un nombre plus important de catégories. Il n’en demeure pas moins qu’il n’existe que 34 catégories de déclaration créées par la FAO (pour près de 80 espèces en Méditerranée). Ainsi, le WWF alerte sur le fait que 97% des captures en Méditerranée ne sont pas enregistrées à l’échelle de l’espèce ce qui limite la capacité des instances de gestions à définir des tendances fiables mais aussi la traçabilité des poissons vendus au regard de la législation et de leur statut de conservation.

Les poissons pêchés sont consommés localement mais aussi exportés. Avec plus de 18 tonnes déclarées en 2013, l’Espagne fait la course en tête suivie par la France puis la Grèce. Il y a donc un réel marché du requin en Méditerranée pour ces prises pourtant décrites comme “accessoires” et “non ciblées” tout au long du rapport.

Plus intéressant, le rapport du WWF nous rappelle que contrairement aux idées reçues, nous (européens et français) consommons des poissons cartilagineux à grande échelle. En effet, au-delà des tonnages d’exportation exposés ci-dessus, l’Europe importe également plusieurs dizaines de milliers de tonnes de viandes de requins et de raies dont la traçabilité et les volumes sont extrêmement difficiles à évaluer. L’Espagne est une nouvelle fois le leader du bassin méditerranéen, suivie par l’Italie. La France est encore sur le podium (3ème place) en ce qui concerne les volumes importés. Sur la plan mondial, la France est même dans le top 10 en terme d’importations.

L’Espagne, l’Italie mais aussi la France pêchent, exportent, importent et consomment massivement de la viande de requins et de raies malgré un statut de conservation de ces espèces alarmant en Méditerranée et dans le monde

Les fraudes sur les produits de la mer

Les catégories regroupant plusieurs groupes taxonomiques et le manque de traçabilité entrainent une hausse des fraudes visant à tromper le consommateur quant à la nature du poisson qu’il achète. Ainsi, le WWF illustre ses propos au travers d’une récente étude en Italie qui met en évidence que sur 80 échantillons testés sur différents marchés, étals et poissoneries, 40% étaient en réalité du requin peau bleue (Prionace glauca) ou du requin mako (Isurus oxyrinchus). Il s’agit d’une des fraudes sur les produits de la mer désormais la plus commune d’Italie. Quid de la France? Le sujet n’est pas traité dans le rapport. 

D’autres études menées notamment en Grèce ont mis en évidence grâce à des études ADN que 80% des espèces de requins étaient mal étiquettées. Le WWF rappelle qu’a minima, le consommateur devrait être informé de l’espèce qu’il consomme, de l’engin de pêche utilisé, et de l’origine du  poisson, notamment dans un contexte de disparition des espèces en Méditerranée.

SECTION 6: LES OUTILS RÉGLEMENTAIRES DISPONIBLES

La réglementation internationale

Le Plan d’Actions International pour les requins porté par la FAO

Porté par la FAO, le Plan d’Actions International pour les requins (IPOA Sharks) vise à encourager la mise en place volontaire par les pays de stratégies de conservation et de gestion des populations des requins et s’applique tant à la pêche professionnelle que récréative. Il existe un équivalent européen (EUPOA). Le rapport ne donne pas d’exemples de cas d’études passés, en cours ou à venir faisant appel à ce dispositif.

L’Union Européenne

La Commission Européenne est chargée de mettre en œuvre la Politique Commune de la Pêche. Elle prépare les propositions de TAC et quotas en se basant sur les avis scientifiques de plusieurs organisations, notamment le CIEM, organisme intergouvernemental qui coordonne la recherche sur les ressources en Atlantique Nord-Est, et la CICTA. Le Conseil des Ministres a pouvoir de décision et adopte les directives et règlements après examen des propositions de la Commission Européenne.

Différentes réglementations de l’U.E. concernent directement les requins et raies de Méditerranée. Sont  concernés les textes suivants  :

  • Règlement d’exécution (UE) n° 2019/124 du 30/01/19 établissant, pour 2019, les possibilités de pêche pour certains stocks halieutiques et groupes de stocks halieutiques, applicables dans les eaux de l’Union et, pour les navires de pêche de l’Union, dans certaines eaux n’appartenant pas à l’Union

  • Règlement (CE) n° 1967/2006 du Conseil du 21/12/06 concernant les mesures de gestion pour l’exploitation durable des ressources halieutiques en Méditerranée et modifiant le règlement (CEE) n° 2847/93 et abrogeant le règlement (CE) n° 1626/94

Sont de ce fait interdits pour les bateaux au pavillon européen la capture au filet de fond des espèces suivantes : le requin griset (Hexanchus griseus), le requin pèlerin (Cetorhinus maximus), tous les Alopiidae (requins renards), Carcharinadae (requins-requiems), Sphyrnidae (requins-marteaux), et certains Lamnidae (requin taupe, requin mako). Ceci dit les captures accidentelles de moins de trois individus restent autorisées.

La CITES

La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menaces d’extinction) ou Convention de Washington, « a pour but de veiller à ce que le commerce international des spécimens d’animaux et de plantes sauvages ne menace pas la survie des espèces auxquelles ils appartiennent ». Elle ne s’applique donc pas toujours à la pêche et à la consommation locale de poisson. Tous les pays du bassin méditerranéen sont concernés.

Les espèces inscrites à l’Annexe I sont les espèces les plus menacées. La CITES en interdit le commerce international sauf à des fins non commerciales (par exemple à des fins de recherche) comme indiqué dans l’Article III du texte de la Convention. L’Article VII prévoit des dérogations à cette interdiction et à ces obligations. Parmi les élasmobranches, seuls les poisson-scie (Pristidae spp.) sont concernés par cette annexe.

L’Annexe II comprend les espèces qui pourraient être menacées si le commerce de leur spécimen n’était pas contrôlé, ainsi que les espèces « semblables », c’est à dire celles qui peuvent être confondues, pour des raisons morphologiques, avec les espèces inscrites pour des raisons de conservation. Le commerce international de ces espèces peut être autorisé s’il est couvert par un permis d’exportation, selon les modalités indiquées à l’Article IV du texte de Convention.

L’Annexe III liste les espèces inscrites à la demande d’une Partie qui en règlemente le commerce et qui a besoin d’une coopération internationale pour en empêcher l’exploitation illégale. Parmi les élasmobranches, seules certaines raies d’eau douce d’Amérique du Sud sont concernées par cette annexe.

Les annexes de la CITES ne concernent que 20 espèces de requins et des raies dans le monde. Seules 8 sont concernées en Méditerranée à savoir le requin blanc (Carchorodon carcharias), le requin taupe commun (Lamna nasus), le poisson-scie tident (Pristis pectinata), le requin-marteau commun (Sphyrna zygaena), le requin renard commun (Alopias vulpinus), le requin renard à gros yeux (Alopias superciliosus), le requin pèlerin (Cetorhinus maximus) et le diable de mer méditerranéen (Mobula mobular).

La CMS

La CMS (Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage) est un traité environnemental du Programme des Nations Unies pour l’Environnement. C’est la seule convention internationale spécialisée dans la conservation des espèces migratrices. Depuis 1999, 29 espèces de poissons cartilagineux sont inscrites aux annexes de cette convention dont 17 dans le bassin méditerranéen. Tous les pays du bassins méditerranéens (sauf la Turquie) sont contractantes à cette convention.

Les espèces migratrices menacées d’extinction sont inscrites à l’Annexe I de la Convention. Les Parties à la CMS doivent protéger ces espèces, conserver ou restaurer leurs habitats, atténuer les obstacles à leur migration et contrôler les autres facteurs qui pourraient les mettre en danger. En particulier, l’article III du texte de la Convention prévoit que « les Parties […] interdisent le prélèvement des animaux appartenant à ces espèces. ».

Les espèces migratrices dont l’état de conservation est défavorable et qui ont besoin de la conclusion d’accords internationaux pour leur conservation, ainsi que celles qui pourraient en bénéficier de manière significative, figurent à l’Annexe II de la Convention. Pour cette raison, la Convention encourage les États de l’aire de répartition à conclure des accords mondiaux ou régionaux.

Le Mémorandum d’Entente (Memorandum of Understanding, MoU) sur la conservation des requins et des raies est une document juridiquement non contraignant destiné à favorisé des mesures de protection pour les élasmobranches inscrits à son Annexe I, afin d’atteindre et de maintenir un état de conservation favorable de ces espèces.

Mais tous les pays du bassin méditerranéens ne sont pas signataires de ce MoU. Et même si en 2012 un plan de conservation des espèces de requins et de raies a été signé entre les parties, force est de constater que le manque de réglementation retranscrit à l’échelle nationale ne permet l’application de telles politiques transfrontalières de conservation.

La CBD

La CBD ou Convention sur la Diversité Biologique (Convention on Biological Biodiversity) a pour objectif de promouvoir une utilisation durable de la biodiversité, ainsi qu’une répartition équitable des richesses et des ressources génétiques. Tous les pays du bassin méditerranéen en sont membres. Le rapport du WWF,  sans préciser lesquelles, citent différentes mesures qui auraient découlées par le passé de cette convention, notamment pour les espèces pélagiques.

La réglementation à l’échelle régionale

La Convention de Barcelone

La Convention de Barcelone (Convention sur la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée) et les protocoles élaborés dans le cadre de cette convention ont pour objectif de réduire la pollution en mer Méditerranée, de protéger, et d’améliorer le milieu marin dans cette zone. En particulier, le Protocole relatif aux aires spécialement protégées et à la diversité biologique en Méditerranée (protocole ASP/DB) de cette convention vise à favoriser la gestion durable de la biodiversité côtière et marine, en veillant à la protection des espèces et des habitats.

L’Annexe II de ce Protocole (dernier amendement en décembre 2017) présente la lite des espèces en danger ou menacées en Méditerranée. Les Parties doivent assurer la protection maximale de ces espèces et de leurs habitats, en accord avec les points 3 et 5 de l’article 11 du Protocole. Parmi les élasmobranches, 22 espèces présentes en Méditerranée sont inscrites à cette annexe.

L’Annexe III (dernier amendement en janvier 2012) présente la liste des espèces dont le commerce est réglementé. Les Parties doivent assurer la conservation de ces espèces en en règlementant l’exploitation de manière à maintenir leur populations dans un état de conservation favorable. Parmi les élasmobranches, 9 sont inscrites à cette annexe.

Le rapport du WWF ne conclut pas sur l’efficacité ou non de la Convention de Barcelone et le nombre d’espèces protégées dans le droit national des pays signataires.

La CGPM

La Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée (CGPM, GFCM en anglais) est une organisation inter-gouvernementale rassemblant 22 pays qui bordent la Méditerranée et la Mer Noire, y compris les pays du Sud de la Méditerranée, ainsi que le Japon et l’UE. Ses missions sont de :

  • Promouvoir le développement et la conservation des ressources marines ;
  • Élaborer des mesures de conservation et formuler des recommandations en matière de gestion.

La Commission de la CGPM adopte les mesures de règlementations en se basant sur les avis scientifiques des Groupes de Travail de biologistes et économistes, ainsi que sur les recommandations de la CICTA. Elle impose ces mesures aux états membres qui doivent les intégrer dans leur législation nationale. La Commission d’application contrôle le respect des ces mesures de règlementation. Elle est composée de l’ensemble des Etats membres de l’U.E. ainsi que de 23 autres pays (dont l’Egypte, Israël, la Lybie, la Turquie ou encore la Tunisie).

La commission de le CGPM est la plus proactive en matière de mesures concrètes visant à protéger les requins et raies de Méditerranée

Ces mesures comprennent notamment :

  • L’interdiction du shark-finning depuis 2018 avec l’obligation de débarquer les individus pêchés entiers
  • La détention, le transbordement,  le débarquement et le commerce de l’ensemble des espèces de requins et de raies listées à l’annexe II de la Convention de Barcelone sont strictement interdits. Cela concerne 22 espèces en Méditerranée.
  • Les pays signataires doivent assurer des mesures de protection fortes concernant les activités de pêche potentiellement concernées par ces mêmes espèces de façon à relâcher toute capture vivante et indemne dans la mesure du possible.
  • Le requin-hâ ou milandre (Galeorhinus galeus) doivent être relâchés vivants et indemnes dans la mesure du possible.
  • Pour améliorer la protection des espèces côtières, le chalutage dans la bande des 3 milles nautiques (5,56 km) est interdit ou il n’est autorisé qu’à partir de -50 m de profondeur dans le cas où cette profondeur est atteinte avant 3 milles nautiques.
  • Pour améliorer la protection des espèces démersales profondes, des équipements spécifiques sont nécessaires pou pêcher profonds et le chalutage est interdit à plus de 1 000 m de profondeur.
  • Le nombre et les espèces migratrices capturées doivent être archivées
  • Il est interdit de couper la tête des poissons et de les depecer avant le débarquement à terre

La comission du CGPM a également permis la création de 7 réserves de pêche dont une immense zone (2 017 km²) interdite à la pêche au large du Golfe du Lion entre les zones de canyons de Sète et de Marseille.

Ceci étant dit, le WWF souligne de graves manquements à ces engagements de la part des pays signataires. Outre les irrégularités dans les captures observées, les rapports sont rendus en retard, avec de nombreuses zones de flou et imprécisions. En outre, les informations spécifiques demandées sur les mesures de gestion de la pêche destinées à la conservation des requins et des raies n’ont pas été communiquées ce qui ralentie l’application de mesures concrètes à l’échelle des pays signataires.

La CICTA

La Commission Internationale pour la Conservation des Thons Atlantique (CICTA, ICCAT en anglais) est une organisation internationale chargée de la conservation des thonidés. Sa zone de convention couvre l’Atlantique et les mers adjacentes, dont la Méditerranée. Ses missions sont de :

  • Collecter les données statistiques concernant la pêche de ces espèces dans sa zone de convention (y compris des prises accessoires) ;
  • Coordonner la recherche pour l’évaluation des stocks de thons ;
  • Formuler et promouvoir auprès de ses membres des conseils de gestion ;
  • Produire des publications scientifiques.

En se basant sur les données statistiques, elle adopte des résolutions et des recommandations concernant la conservation des thonidés, mais également la gestion des prises accidentelles, et notamment des requins. La Commission Européenne représente les pays de l’U.E. au sein de la CICTA. En dehors de l’U.E. La Turquie, la Tunisie, l’Egypte ou encore la Lybie sont notamment signataires.

Ces mesures associées à la CICTA comprennent notamment :

  • L’application globale de l’IPOA Sharks
  • La fourniture de données annuelles de captures (efforts, tonnages, engins etc.
  • Le finning des requins est interdit et réglementé par l’application d’une règle du ratio de poids des nageoires à corps de 5% pour les requins à nageoires à bord des navires, et les pêcheries des Parties contractantes doivent utiliser pleinement leurs captures de requins.
  • La remise à l’eau des espèces non ciblées (notamment au stade juvénile) est encouragée
  • Les captures et le commerce du requin renards à gros yeux (Alopias superciliosus), du requin longimane (Carcharhinus longimanus), des requins-marteaux de la famille des Sphyrnidae (à l’exception du Sphyrna tiburo) et des requins soyeux (Carcharhinus falciformis) sont interdits. Les rejets (morts ou vivants) de requins océaniques, de requins-marteaux et de requins soyeux doivent être signalés.
  • La CICTA a procédé à une évaluation des stocks du requin taupe commun (Lamna nasus), du requin mako (Isurus oxyrinchus) et du requin peau bleue (Prionace glauca). Le rapport ne précise pas si cette évaluation concerne la Méditerranée
  • Libérer rapidement les requins-taupes communs (Lamna nasus) sains et saufs, dans la mesure du possible lorsqu’ils sont amenés vivants à bord du navire
  • Encourage la recherche visant à améliorer la sélectivité des engins et à identifier les zones d’accouplement, de mise bas et de nurserie des requins en particulier pour le requin mako (Isurus oxyrinchus)
  • Produit des guides d’identification

L’amendement de la Convention approuvé par les Parties contractantes à la CICTA en 2019 constitue un changement important pour la gestion des élasmobranches en Méditerranée et dans l’Atlantique dans le futur. Le champ d’application de la Convention ne sera plus uniquement axé sur le thon et les espèces apparentées, mais inclura également les élasmobranches océaniques, pélagiques et hautement migrateurs. La Commission sera donc chargée de mener des études et des recherches sur ces espèces et devra gérer ces stocks conformément aux principes de la Convention. Peut être une lueur d’espoir pour les requins et raies de Méditerranée.

La Convention de Berne

La Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe (Convention de Berne) est la seule convention régionale contraignante de ce type dans le monde. Elle a été signée par 50 pays et l’Union européenne dont la France. Axée sur la conservation des espèces menacées d’extinction et vulnérables et de leurs habitats, la Convention de Berne concerne directement le requin pèlerin (Cetorhinus maximus), le requin blanc (Carcharodon carcharias) et le diable de mer méditerranéen (Mobula mobular) dans sa deuxième annexe sur les espèces de faune strictement protégées.

SYNTHÈSE SUR LES ESPÈCES PROTÉGÉES DE MÉDITERRANÉE FRANÇAISE : UNE RÉGLEMENTATION À DEUX VITESSES

Concernant la France, il faut tout d’abord bien comprendre qu’aucune espèce de requins ou de raies n’est inscrite au sein de la liste ministérielle des poissons protégées sur le territoire national.

Stricto sensu, il n’y a donc aucune espèce de requin ou de raies protégées sur la façade méditerranéenne française et il en est de même en Atlantique.

Les espèces peuvent ceci dit bénéficier du fait de leur inscription aux annexes de différentes conventions internationales de mesures visant à limiter/interdire leur pêche, leur vente ou parfois simplement, leur exportation.

En collaboration avec les instances ministérielles ainsi qu’avec le Dr Bernard Seret, l’association Ailerons a travaillé en 2018 sur une synthèse de la réglementation en Méditerranée française en ce qui concerne la pêche professionnelle et de loisir.

Liste 2019 des espèces de requins et de raies strictement interdites à la pêche et à la vente en Méditerranée française :

Les requins (11 espèces interdites) :

  • Le requin renard à gros yeux (Alopias superciliosus)

  • Le requin-taureau (Odontapsis ferox)
  • Le grand requin blanc (Carcharodon carcharias)
  • Le requin pèlerin (Cetorhinus maximus)
  • Le requin hâ (Galeorhinus galeus)

  • Le requin-taupe bleu (Isurus oxyrinchus)

  • Le requin taupe commun (Lamna nasus)
  • Le requin féroce (Odontaspis ferox)
  • La centrine commune (Oxynotus centrina)
  • Le requin marteau commun (Sphyrna zygaena)
  • Les anges de mer (Squatina squatina, S. oculata, S. aculeata)

Les raies (5 espèces interdites) :

  • Le pocheteau gris (Dipturus batis)
  • La raie papillon épineuse (Gymnura altavela)

  • La raie circulaire (Leucoraja circularis)
  • Le diable de mer méditerranéen (Mobula mobular)
  • La raie blanche (Rostroraja alba)

A noter que d’autres espèces sont réglementées mais peuvent toujours être pêchées et vendues si elles ne sont pas ciblées (prises accessoires) ou encore selon les techniques de pêche utilisées. La synthèse réglementaire réalisée est synthétisée dans les tableaux suivants en fonction des statuts de conservation de l’UICN de chaque espèce.

Les espèces En Danger Critique d’Extinction en Méditerranée :

Sur les 20 espèces concernées, 16 bénéficient de mesures d’interdiction de pêche, du débarquement et du commerce localement. Malgré le statut de conservation le plus défavorable possible en milieu naturel, quatre espèces sont toujours autorisées à la pêche et au commerce. C’est notamment le cas du requin peau bleue (Prionace glauca), de la raie aigle-vachette (Aetomylaeus bovinus), du squale-chagrin commun (Centrophorus granulosus) et de la raie chardon (Leurcoraja fullonica).

Les espèces En Danger d’Extinction en Méditerranée :

Malgré l’inscription dans les annexes de plusieurs conventions internationales, le requin renard commun (Alopias vulpinus) et le requin gris (Carcharinus plubeus) sont autorisées à la pêche et à la vente. Jusqu’à 3 individus pêchés accidentellement peuvent par exemple être gardés en cas d’utilisation d’un filet maillant de fond.

Les espèces Vulnérables en Méditerranée :

La majorité des espèces classées Vulnérable en Méditerranée (aigle de mer, émissoles) sont autorisées à la pêche malgré pour certaines leur inscription dans l’annexe III de la Convention de Barcelone.

Les espèces Non Evaluées par manque de données en Méditerranée :

Elles ne bénéficient pas d’une réelle protection. Jusqu’à 3 individus pêchés accidentellement peuvent par exemple être gardés en cas d’utilisation d’un filet maillant de fond.


LES ACTIONS CONCRÈTES PROPOSÉES PAR LE WWF POUR FACE À LA CRISE

1 – Une meilleure acsquisition des données, plus de suivis et plus de contrôles

  • Soutenir le développement d’outils de collecte de données spécifiques à une espèce, conçus par les organes de gestion et les États avec les utilisateurs finaux afin de garantir leur pertinence à long terme.
  • Piloter des approches innovantes économes en ressources pour les pêcheries artisanales en particulier.
  • Renforcer la coopération entre les autorités et les parties prenantes aux niveaux régional et national pour faire en sorte que les interdictions de pêche ne conduisent pas à un manque de données sur la biodiversité.
  • Encouragez la collecte de connaissances sur les pêches traditionnelles pour aider à combler le déficit de données et appuyer les analyses historiques des occurrences et des captures de requins et de raies.
  • Soutenir les programmes de sensibilisation et d’éducation destinés aux autorités de gestion nationales et aux secteurs de la pêche, en accordant une priorité aux pays du sud de la Méditerranée.
  • Soutenir la réalisation des rapports de données CGPM / ICCAT.
  • Collectez et diffusez les meilleures pratiques (par exemple, une réglementation européenne en matière d’étiquetage pourrait être appliquée dans les pays du sud de la Méditerranée).
  • Améliorer la création (pays non membres de l’UE) et la mise en œuvre (pays UE) de réglementations en matière d’étiquetage pour les espèces de requins et de raies.
  • Analyser le commerce et la chaîne d’approvisionnement en produits à base de requins et de raies, en particulier l’Espagne et l’Italie, afin de mieux comprendre les marchés nationaux et internationaux des produits à base d’élasmobranches et leurs implications pour la conservation des requins et des raies.
  • Encourager les tests d’ADN prescrits par les pays tout au long de la chaîne d’approvisionnement afin de réprimer la fraude sur les produits de la mer et de lutter contre la commercialisation des espèces interdites.
  • Soutenir le renforcement de la conformité aux réglementations commerciales européennes et CITES dans le sud de la Méditerranée et dans les pays tiers.
  • Etablir la collaboration des parties prenantes à tous les niveaux (autorités de gestion nationales, autorités CITES nationales, organisations régionales de gestion des pêches, pêcheurs, organisations intergouvernementales, etc.) pour améliorer les connaissances, le partage des données, le suivi et la mise en application de la réglementation.
  • Rassembler les pays pour faire respecter l’interdiction par l’ICCAT aux filets dérivants au Maroc et dans les autres pays concernés.

2 – Limiter les prises accessoires et améliorer les pratiques de gestion

  • Inclure la gestion des prises accessoires et des rejets de requins et de raies dans les plans de pêche pluriannuels de l’UE.
  • Evaluer la mise en œuvre et l’application par les États membres des mesures de protection de la CGPM et de l’ICCAT.
  • Promouvoir les recommandations de gestion des captures accessoires et des rejets de la CGPM pour les principales pêcheries.
  • Construire la capacité des pêcheurs, par le biais de programmes régionaux et nationaux, à gérer les prises accessoires, notamment en incluant des mesures techniques, de la collecte de données et la réalisation de rapports.
  • Renforcer la coopération entre les autorités et les parties prenantes pour faire en sorte que les interdictions conduisent à une meilleure gestion des pêches pour une diminution de la mortalité des espèces menacées.
  • Analyser le point de vue des pêcheurs professionnels et de loisir pour comprendre leur comportement et s’assurer de leur adhésion aux initiatives de réduction des captures accessoires et de collecte de données. 
  • Accroître la recherche sur la santé des espèces rejetées et améliorer les protocoles d’évaluation.
  • Envisager des recherches multipartites sur des modifications de la conception des engins de pêche comme les palangres  afin de réduire les prises accessoires de requins pélagiques; ou encore les chaluts (par exemple, dispositifs d’exclusion) – mais en restant conscient des compromis possibles.

3 – Améliorer les connaissances sur les espèces menacées et leurs habitats critiques

  • Promouvoir des évaluations appropriées des stocks et des limites de capture pour les espèces menacées par le biais des organes de gestion régionaux (CGPM, STEFC).
  • Développer des programmes de recherche avec des partenaires pour améliorer les connaissances sur les habitats critiques de requins et de raies en Méditerranée.
  • Soutenir la recherche sur les fermetures spatio-temporelles des zones de pêche identifiées comme habitats critiques et inciter les organismes de gestion et les autorités régionaux et nationaux à prendre des mesures en fonction des résultats.
  • Cartographier et évaluer des plates-formes collaboratives et améliorer les mécanismes de coordination pour accélérer la collecte de données, la recherche et la conservation;
  • Si nécessaire, établir des collaborations en associant toutes les parties prenantes, des pêcheurs aux ONG.
  • Promouvoir l’inclusion des espèces en danger critique d’extinction et en danger dans la Convention de Barcelone, «mettre à niveau» le risque pour certaines espèces, mettre en place des mesures de protection adéquates au moyen des listes de la CGPM et de la CITES

 

Sources : WWF, IUCN, FAO

Du requin dans nos crèmes de beauté ?

Du requin dans nos crèmes de beauté ? Où en est-on en 2019 ?

En 2015, l’ONG Bloom publiait un rapport pointant du doigt l’utilisation de squalane dans les crèmes de beauté, et alertait des dérives que cette pratique pouvait engendrer. Face à l’état critique des populations de requins et de raies et des pressions anthropiques qu’ils subissent déjà, ajouter une telle exploitation pour des fins cosmétiques est alarmant et représente une réelle menace. Il est estimé que près de trois millions de requins de fond sont tués chaque année afin d’approvisionner la demande en huile de requin1. Face aux revendications des associations et ONG, beaucoup de compagnies avancent avoir changé leurs pratiques et remplacé le squalane par des substituts végétaux. Qu’en est-il réellement aujourd’hui ?

Le squalane ?

A l’origine, le squalane est issu de l’huile de foie de requin, le squalene. C’est un lipide hydrocarboné retrouvé naturellement dans certaines plantes comme les oléagineux et chez certains animaux, notamment les requins, dont le foie en est très riche. On trouve alors du squalene aussi bien dans l’huile d’olive, le sucre de canne que chez des requins de fond comme le squale-chagrin de l’Atlantique (Centrophorus granulosus) ou le pailona commun (Centroscymnus coelolepis). Il est particulièrement recherché par les groupes cosmétiques comme constituant grâce à ses propriétés hydratante, anti-inflammatoire et anti-vieillissante.  On le retrouve aussi  utilisé en association avec les antigènes de la grippe saisonnière dans de nombreux vaccins.   Par ailleurs ses caractéristiques hydrophile et thermorésistante font de lui un ingrédient très apprécié pour les produits de beauté. Il est ainsi retrouvé dans des crèmes, des lotions, des sticks,  et se retrouve sur les étiquettes sous plusieurs noms : squalene ou squalane, mais parfois aussi sous les noms spinacène, suprène, perhydrosqualène, dodécahydrosqualène.  Cette démultiplication d’appellations ne facilite pas son identification auprès des consommateurs.

Que sait-on ?

Pendant longtemps, l’utilisation du squalane dans les produits de beauté est restée inconnue du grand public. Peu de consommateurs étaient sensibilisés à la composition des produits achetés et encore moins l’étaient à l’empreinte environnementale des cosmétiques. Ainsi l’absence de sensibilisation a pendant longtemps empêché la mise en connaissance de la présence de squalane dans les produits de beauté.

L’organisation Bloom est une des premières à avoir mis en lumière le marché peu durable de l’utilisation de dérivés de squalene de requins. Une première étude menée en 2012 par Bloom a montré que la demande mondiale d’huile de foie de requin est estimée à 2 000-2 200 tonnes (2012). Environ 90 % de ce total est destiné à la production de squalane pour le secteur cosmétique. Par ailleurs il est mentionné souvent la triste pratique du « livering », semblable au « finning » sauf qu’il s’agit là de garder le foie du requin et de rejeter le reste de la carcasse en mer. La pratique du livering semble avoir précédé la pratique du finning sur les côtes africaines : c’est le commerce de l’huile du requin qui provoquait alors leur pêche, les ailerons étaient abandonnés sur les plages jusqu’à ce que le marché des ailerons se démocratise. En 2015, une seconde étude a visé à mieux comprendre l’utilisation de squalane dans le marché des cosmétiques. Sur 72 crèmes testées, près de 1 sur 5 contenait du squalane de requin et dans près de 80% de ces cas, il y avait également du squalane végétal, preuve qu’il peut être utilisé en tant que substitut. Les marques testées IOMA, Topicrem, Méthode Swiss provenaient d’Europe, Bliss des Etats-Unis, et plus de la moitié des marques asiatiques (BRTC, Cyber Colors, Just Beyond Organature, Missha, Dr. Ci: Labo, Haba and Menard). Bien que le squalene puisse être extrait depuis plusieurs plantes, le dérivé issu des requins reste souvent moins cher qu’un possible substitut végétal, jusqu’à 30% en 2012.

 

Et en France, et en Europe ?

Le commerce du squalane de requin est aussi une affaire européenne et française. En effet, la pêche française fournit une part des requins qui serviront à approvisionner les compagnies cosmétiques. Par ailleurs les sociétés d’export et d’import européennes occupent des places importantes sur le marché en fournissant des acheteurs, qui transforment et fournissent ensuite les marques dans le monde entier.
En 2014 Shark Citizen3 a mené une enquête et recensé de nombreuses marques utilisant du squalane de requin dans leurs produits vendus sur le marché français. Sophim est le fabricant et revendeur de squalene, animal et végétal,  le plus important d’Europe. Si la compagnie affirme que le squalene de requin est désormais majoritairement remplacé par un substitut végétal, les requins, issus de pêches en eau profonde de l’Atlantique Nord, restent encore très  concernés. Sophim est probablement, selon l’étude de Shark Citizen, à l’origine du squalene présent dans une majorité des cosmétiques en France. La société espagnole Squalop Oil est également une des principales productrices et exportatrices du marché de l’huile de requin.  Les informations étant très parcellaires sur ce secteur, il est difficile de déterminer avec précision quelles autres sociétés européennes sont également impliquées dans ce commerce international.


Vers un chemin de changement ?

Mais les temps changent, et aujourd’hui, de nombreuses associations et organisations se mobilisent afin de bousculer de telles pratiques, en  rupture totale avec la conjoncture actuelle. De nombreuses compagnies ont supprimé le squalane de requin de leur chaîne d’approvisionnement. Pour en citer certaines, Unilever, L’Oréal, et Lush se sont engagées à bannir l’huile de requin de leurs produits de beauté. La majorité du marché européen semble donc avoir basculé vers le squalane végétal. La situation du marché asiatique reste elle, encore floue.  L’étude de Bloom de 2015 a pu montrer que des groupes cosmétiques ont été surpris d’apprendre que les fournisseurs  pouvaient falsifier du squalane végétal par du squalane de requin sans en avertir ces mêmes groupes. Bien souvent la difficulté est d’identifier la traçabilité du squalane et d’assurer par ailleurs au consommateur qu’il s’agit bien d’une crème sans squalane de requin.
Par ailleurs, l’association Shark Citizen a engagé cette démarche depuis 3 ans. Au total plus de 250 marques et distributeurs ont été contactés mais souvent, l’absence de réponse traduit malheureusement l’opacité de ce marché. Si le finning est pointé du doigt, l’industrie d’huile et de foie de requin, elle, n’est pas inquiétée : il n’existe à ce jour aucune réglementation vis-à-vis du commerce de l’huile de requin, mais également aucun code douanier correspondant au squalene de requin ou huile de requin dans le monde.

Comment s’y retrouver ?

Aucun véritable label n’a émergé afin d’apporter de la transparence aux consommateurs. Beaucoup d’entreprises emploient une communication douteuse, et la confusion règne lorsque l’on voit une crème dont le squalane est labélisé « ingrédient naturel ». De quoi dissimuler l’origine exacte du squalane. D’autres marques jouent auprès de leur engagement au respect de l’environnement tout en utilisant encore du squalane de requin. Il y a donc une grande prudence à avoir vis-à-vis de l’interprétation des « labels » qui nous entourent. La meilleure des réactions est alors de se renseigner, de demander directement aux compagnies cosmétiques, qui comprendront également dans un second temps que les consommateurs veulent plus de transparence sur l’origine du squalane.

Et le monde dans tout ça ?

Dernièrement le Canada, un des plus gros importateurs, a fait les premiers pas en interdisant le commerce d’ailerons de requins,  l’importation d’huile de requin elle, reste cependant toujours autorisée. Son interdiction future constituerait la prochaine étape décisive dans l’engagement d’un pays derrière les enjeux de préservation des requins et raies.

 Comment agir à son échelle : https://www.youtube.com/watch?v=zhZgiu5f30I&t=9s

Sources :

R. Chabrol, 2012. Le prix hideux de la beauté : une enquête sur le marché de l’huile de foie de requins profonds. BLOOM    Association, Paris, France. 35 p.

²  L. Ducos, 2015. La belle et la bête, du requin dans nos crèmes de beauté ! BLOOM Association, Paris, France. 33p.

SharkCitizen, 2014. Requins, enquête sur le marché français : les produits cosmétiques et pharmaceutiques.54p 

Loney, 2019. FYI, Your Fave Face Cream Might Contain Sharks. Flare – www.flare.com

Interview : Alessandro de Maddalena nous parle de l’érosion des populations de grands requins blancs en Afrique du Sud !

Alessandro de Maddalena est un expert reconnu en matière de requins et collabore régulièrement avec Ailerons, notamment par le biais de ses illustrations. Actuellement domicilié à Simon’s Town, non loin de la ville du Cap en Afrique du Sud, il organise des expéditions majoritairement consacrées à l’observation des requins blancs, mais aussi à des espèces telles que le requin mako ou le peau bleue. Nous avons pu échanger avec lui au sujet de l’inquiétante disparition des requins blancs en Afrique du Sud. Étant en première ligne, Alessandro nous a livré une analyse sans détours au sujet de la réalité des faits sur le terrain et des causes de cet effondrement du nombre de grands blancs observés ces dernières années.

 

Nous entendons dire depuis plusieurs années et de manière récurrente que le nombre d’observations de Grands Requins Blancs aurait fortement diminué dans False Bay (Baie située au Sud de la ville du Cap, connue pour ses fameux “requins sauteurs”, ndlr). Cette tendance à la diminution semble également s’observer sur d’autres sites tels que Gansbaai. Étant donné que tu travailles sur le sujet et organise des expéditions sur place depuis des années, est-ce que tu peux nous décrire ce que tu expérimentes à ton niveau ?

La diminution est réelle et dramatique. Au cours de périodes de l’année pendant lesquelles nous voyions entre deux et huit grands requins blancs par jour, nous en voyons maintenant entre zéro et deux. La haute saison des grands requins blancs à Seal Island, qui durait six mois par an, dure désormais entre deux et trois mois. Le phénomène ne concerne pas seulement False Bay, mais les trois sites d’Afrique du Sud: la diminution de cette année a été observé à la fois à False Bay, à Gansbaai et à Mossel Bay.

Plusieurs théories, allant des lignes de pêches à la palangre qui capturent les petites espèces de requins sur lesquelles les requins blancs se nourrissent à la présence d’orques, en passant par l’impact des activités touristiques d’observation sont avancées pour expliquer le phénomène. Quel est ton point de vue sur la question ?

Je n’ai jamais entendu des gens qui ont un minimum de connaissances sur le sujet affirmer que les activités touristiques d’observation des grands requins blancs peuvent impacter la présence de ces animaux sur un site. Il s’agit évidemment d’une hypothèse sans aucun sens. Pour ce qui concerne l’importance qui a été donnée à la prédation des orques sur les grands requins blancs, ça a été beaucoup exagéré. Dans le reste du monde nous avons seulement trois cas confirmés d’orques qui ont tué et mangé des grands requins blancs. Il ne s’agit pas d’une proie habituelle pour ces cétacés. En Afrique du Sud, les orques se nourrissent normalement surtout de dauphins. Il semble s’agir de deux individus seulement, qui ont récemment commencé à tuer et manger des grands requins blancs. Évidemment, deux orques ne vont pas exterminer la population sud-africaine de grands blancs ! Bien sûr, elles peuvent faire s’éloigner les requins d’un site pour plusieurs jours ou semaines et cela peut créer quelques problèmes pour les activités d’observation de ces animaux. Mais l’unique espèce capable d’exterminer les grands blancs reste l’être humain. Et c’est seulement ça le véritable problème. Pas les orques… les humains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grand requin blanc, Gansbaai, mars 2013. Photo : Florian Legrand.

La pêche à la palangre peut-elle être une explication seule ?

Bien sûr, la pêche à la palangre peut expliquer la diminution dramatique des requins, et pas seulement du fait des captures de petits requins mais aussi des requins de grand taille. Depuis trois ans, pendant nos expéditions en Afrique du Sud, nous avons observé une diminution dramatique des requins mako, peau bleue, taureau, cuivre, marteau. Ce n’est pas seulement un problème qui concerne le grand blanc. Toutes les espèces de requins sont en train de diminuer, surtout celles de grande et moyenne taille. Sans aucun doute, la pêche à la palangre mais aussi au chalutier tuent un nombre inconnu de grands requins blancs, pas seulement leur proies.

La pêche semble être un sujet sensible, à la fois à cause de pressions politiques, de la corruption mais également d’un système de gestion qui imposerait des limites en matière de nombre de bateaux présents (Total Allowable Effort) mais pas de nombre de prises (Total Allowable Catch). Cela résulte donc en une absence de limites pour le nombre de requins pouvant être pêchés et de suivi des populations ?

Le problème est que maintenant les limites en matière de nombre de bateaux ou de prises ne peuvent plus être considérées comme suffisantes. Il est trop tard pour ça. L’unique chose qui pourrait changer la donne serait l’interdiction totale de la pêche à la palangre et au chalutier.

Sommes-nous face à une question aux dimensions très larges étant donné que la plupart des requins pêchés sont exportés en Australie sous le label « flake » (émissole), indépendamment de leur espèce ? Cet export pourrait directement avoir un impact sur la chaîne alimentaire ?

Il manque un contrôle adéquat pour comprendre la véritable dimension du problème. Mais au niveau de la situation courante, nous pouvons déjà affirmer que la chaîne alimentaire est sans aucun doute sérieusement compromise. Les eaux sud-africaines, si riches il y a seulement une dizaine d’années, sont en train de se transformer en un triste désert comme c’est arrivé en mer Méditerranée et dans plusieurs autres régions où les populations de requins se sont réduites à une fraction minuscule de ce qu’elles étaient il y a 50 ans.

La notion de « changement environnemental » (shift in the environment) a été évoquée dans plusieurs articles pour parler de la situation. Est-ce selon toi possible qu’un changement territorial/d’équilibre important puisse être en train de se dérouler au niveau de False Bay et des alentours ?

Bien sûr que c’est possible. Mais la raison est claire. Nous sommes en train de détruire les populations de la plupart des espèces de poissons, incluant presque tous les requins. Nous ne sommes pas en train de parler d’un problème sud-africain, la disparition des requins est un phénomène global.

Quelles sont les premières actions qui devraient être menées pour disposer de données fiables sur le sujet et/ou commencer à rattraper cet exode ?

La pêche à la palangre et au chalutier doivent être interdites. Mais la diminution des populations de requins est seulement l’un des aspects innombrables que nous sommes en train d’observer. Les ressources de notre planète ne sont pas infinies et nous sommes en train de les épuiser. Dans la culture humaine il y a l’idée du contrôle de la taille des populations d’animaux, mais pour cela il existe la sélection naturelle, créée bien avant l’arrivée de notre espèce. Il faut plutôt introduire l’idée du contrôle de la taille de la population humaine. Et très vite. Il faut arrêter de considérer le contrôle des naissances comme un tabou, ça doit nécessairement devenir la règle partout. Nous n’avons pas la possibilité de choisir. Et dans tout les cas, quel est le but d’une croissance infinie de la taille de notre espèce, qui conduit seulement à une détérioration de la qualité de vie pour tout le monde ?

As-tu des théories quant au devenir des requins blancs si cette tendance à s’éloigner des côtes sud-africaines se maintient ?

Les requins ne sont pas en train de s’éloigner des côtes sud-africaines. Ils sont en train de disparaître. Bientôt, nous aurons un océan vide.

Grand requin blanc attaquant un appât lors d’une sortie d’observation, Gansbaai, mars 2013. Photo : Florian Legrand.